La cécité dans les Mémoires d’aveugle de Derrida

un renversement paradoxal de sa représentation traditionnelle

  • Marion Chottin Chargée de recherche en philosophie, CNRS/IHRIM-Ens de Lyon

Abstract

En 1989, Derrida est sollicité par le Musée du Louvre pour réaliser une exposition sur le thème de son choix et en écrire le commentaire. C’est alors qu’il découvre qu’il ne peut cligner de son œil gauche, ce qui s’avère être le symptôme d’une maladie d’origine virale. Le sujet s’impose à lui — les dessins d’aveugles, lesquels vont soutenir son questionnement : la cécité serait-elle au fondement de la vue ? L’ouvrage Mémoires d’aveugle. L’autoportrait et autres ruines (Derrida, 1990) reproduit le texte qu’il écrivit pour l’occasion, ainsi qu’une sélection des œuvres exposées. Du point de vue des études sur le handicap, nous nous interrogeons, dans cet article, à notre tour : lorsque l’on soutient, comme Derrida, que l’« aveuglement » est la condition de possibilité du dessin, et plus largement de la visibilité, que dit-on de la cécité ? Refuse-t-on son assignation comme déficience, fait-on d’elle un handicap tel que le conçoivent les Disability Studies, à savoir un empêchement socialement élaboré ? Cet article montre d’abord que Derrida, dans son ouvrage, révèle que la cécité, dans les traditions juive, chrétienne et philosophique, oscille entre excès et défaut de savoir. Puis, il souligne la façon dont le philosophe déconstruit cette représentation au profit d’une conception de l’« aveuglement » comme une puissance dont les aveugles, qui selon lui sont des êtres passifs, demeurent privés.

Author Biography

Marion Chottin, Chargée de recherche en philosophie, CNRS/IHRIM-Ens de Lyon

Agrégée et docteure en philosophie de l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, Marion Chottin a d’abord travaillé sur les théories de la perception de l’Âge classique et des Lumières, de Descartes à Kant. La version remaniée de sa thèse est parue aux Éditions Honoré Champion en 2014 sous le titre Le Partage de l’empirisme. Une histoire du problème de Molyneux aux XVIIe et XVIIIe siècles. Chargée de recherche au CNRS depuis 2015, elle s’est progressivement spécialisée dans l’étude des représentations de la cécité à travers l’histoire de la philosophie, principalement au XVIIIe et au XXe siècles. Outre plusieurs articles, elle a publié dans ce domaine L’Aveugle et le philosophe, ou comment la cécité donne penser (dir., Publications de la Sorbonne, 2009), « Éléments pour une contre-histoire de la cécité et des aveugles » (dir., Corpus, revue de philosophie, 2014) et, avec Céline Roussel et Zina Weygand, Jacques Lusseyran entre cécité et lumière (Éditions Rue d’Ulm, 2019). Elle participe enfin à l’Édition Numérique Collaborative et Critique de l’Encyclopédie et, avec Pierre Ancet, à un projet CNRS consacré à la manière dont la cécité peut renouveler le rapport de toutes et tous à la peinture.

Published
2019-12-19